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Tout ce que je sais de l’amour de Michela Marzano.

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Il y a deux ans, le temps d’une centaine de pages bouleversantes, Michela Marzano avait laissé la politique et les idées pour écrire l’expérience, son “symptôme”, dit-elle, sa souffrance : l’anorexie. À la page 13 de Légère comme un papillon, elle écrivait ceci : “Longtemps j’ai cru que la philosophie, c’était expliquer le monde pour mieux le contrôler. Ce n’est qu’ensuite que j’ai découvert combien les théories abstraites sont souvent dérisoires. Et que la seule chose à laquelle il vaille la peine de rester fidèle est la recherche du sens de notre vie, qui ne cesse de nous échapper : la vulnérabilité de la condition humaine et la fragilité de l’amour.” Dans cette phrase, c’est simple, il y a tout Marzano. Pas la Marzano de son impressionnant CV (chercheuse au CNRS, philosophe brillante, femme politique de combat en Italie), non, “l’autre”, la personne, la femme, celle qui a tout en commun avec nous, simples êtres humains. Après “la vulnérabilité de la condition humaine” traitée dans ce premier récit, voilà donc “la fragilité de l’amour”, l’autre “seule chose à laquelle il vaille la peine de rester fidèle”.

“Tout ce que je sais de l’amour”, dit le titre, un ravissant vers emprunté à Emily Dickinson. Avant même de l’ouvrir, pourquoi le cacher, on panique un peu. Parce que les deux grands problèmes de l’amour, ce petit sujet, ce sont ses mots et ses théories. Depuis la nuit des temps, les uns comme les autres font défaut pour le dire. Il y a ceux qui ne soufflent rien, ceux qui mentent bien, ceux qui l’éparpillent et le confondent. Qu’ils soient idiots ou convaincants, bavards ou savants (ce qui parfois revient au même), neufs ou mille fois rebattus, les mots et les théories de l’amour séduisent, dangereusement.

“L’origine de l’agitation”

Or, l’amour est un secret. Universel, certes, et confidentiel. Et comme tous les secrets, il est difficile à dire, à déclarer, à confesser sans mentir, sans tricher. C’est précisément ce que fait Marzano dans ce petit livre bleu, humble et pur, direct. Dedans, elle parle d’elle et donc de nous, elle dépose son secret, le secret, le sien et le nôtre. Dès les premières pages, on est frappé par l’authenticité, la simplicité, et donc la force du discours qui s’adresse à l’âme plus encore qu’à l’intelligence du lecteur. Elle aurait pu théoriser, philosopher, conceptualiser, se la jouer : elle sait faire, c’est un peu son métier. Elle aurait pu pleurer aussi, se lamenter ou se venger : elle sait faire, elle a vécu, elle a souffert, c’est un peu l’apanage de tout être vivant doté d’un coeur et d’un cerveau. Mais elle a choisi la voie, toute nue, d’une sincérité réfléchie et bienveillante, le genre qui pourrait bien s’approcher de la vérité. Sa langue est simple, ses phrases courtes, limpides. Marzano écrit comme elle est, sans détour, presque brutale, “cash, comme disent les Français qui ne sont pourtant presque jamais cash”. Et voilà en substance ce qu’elle dit :

Non, la vie n’est pas affaire de tragédie. Le prince n’est pas charmant ? Le monde hostile, le passé trop lourd, la supercherie antédiluvienne ? D’accord. On s’en aperçoit ou pas, on s’y résigne ou pas. Le vrai problème, c’est l’illusion. Le roman, le fantasme, le château magique, l’idéal ; voilà les ambitieux. Ils ont beau être immuables, ils ont toujours été plus aimés et désirés que la vie même. C’est là “l’origine de l’agitation”. Tout avoir et être tout. Ça a l’air bête, élémentaire, c’est plus complexe, c’est capital. Parce qu’une fois arrachés aux bras chauds de nos mères, ces rêves-là sont bien trop grands pour nous. Ils sont aux héros et aux saints, pas aux hommes. Et peut-être que ce n’est pas dommage. Peut-être qu’il faut laisser à Stendhal la passion, la déception, l’abandon, ce schéma si classique, si tentant, trop implacable.

Alors, bien sûr, quelques chapitres plus “analytiques” viennent éclairer le témoignage amoureux, mais ce ne sont que des “intermèdes”, l’essentiel étant dit par le biais de l’autobiographie. Des mots et des théories, d’accord – comment en faire l’économie ? -, mais ceux de l’âme et du coeur, alors. Pleins de pathos, c’est-à-dire de souffrance et d’émotion (depuis quand est-ce un défaut ?), autant que d’ethos, c’est-à-dire de caractère et d’intégrité. Par son intelligence délicate, sa transparence et son honnêteté, ce livre est un service, un baume, un remède. Il ressemble à l’amour humain.

Tout ce que je sais de l’amour de Michela Marzano (Stock, 210 p., 18,50 euros)

Découvrez un extrait de Tout ce que je sais de l’amour

Enfant, je rêvais de l’amour. Je passais des heures entières le nez plongé dans des livres débordants d’histoires parfaites. J’imaginais des journées sans failles. Je rêvais de réécrire l’histoire de mes parents.

La vie ne pouvait être disputes et fractures. Elle devait miroiter. Pareille à la surface de la mer au printemps. Comme si l’harmonie pouvait exister.

J’étais persuadée que je rencontrerais un jour un homme capable de tout réparer.

Et je m’obstinais à y croire. Rien ne m’arrêtait.

Pas même les cris de la maison.

Je me sentais différente. Différente de ma mère, qui avait cessé d’y croire. Différente de mon père, qui n’y avait jamais cru. Différente aussi de mon frère, qui me ressemblait, mais qui avait décidé de fermer portes et fenêtres et de tourner le dos à l’amour.

J’étais convaincue que cela ne m’arriverait jamais.

Que la volonté me permettrait d’abattre tous les obstacles du réel. Qu’il fallait juste se donner la peine.

Même quand la tristesse me submergeait. Même face à l’angoisse.

L’angoisse de devenir grande. L’angoisse de la perfection. L’angoisse de ne pas être capable de mériter l’amour démesuré dont je noircissais les pages de mon journal intime, empruntant phrases et expressions aux romans et aux poèmes qui s’empilaient sur ma table de chevet.

Non pas cinquante nuances de Grey, mais un millier. Ou plutôt un million. Car les couleurs pastel ne suffisent jamais à raconter la peine que l’on a à effacer l’insupportable tristesse de son regard.

“Et puis qui a dit que le Prince charmant n’existait pas ?” hurlais-je à mon père qui ne comprenait pas ce qui me passait par la tête. Qu’est-ce que j’attendais de la vie ? Pourquoi ne pas se contenter de ce que j’avais déjà ? “Tu as l’air ridicule. Contente-toi de ce que la vie te donne !

– Qu’est-ce que ça peut te faire si je suis ridicule ?

– Quand tu seras grande, tu verras que j’ai raison. ”

C’est toujours ainsi que ça se terminait. J’allais m’enfermer dans ma chambre. Assise par terre devant la fenêtre. Retranchée derrière mes rêves et mes fragilités.

C’est toujours ainsi que ça se terminait. Et si mon père avait raison ? Qu’est-ce que je connaissais au monde des adultes ?

Aujourd’hui, je sais que bien des choses qui me sont arrivées sont la conséquence de ces après-midi passés à ériger des royaumes de papier. Lorsque je croyais encore au Prince charmant. Et j’attendais de me réveiller dans ses bras. Enfin heureuse.

Si elle et lui se rencontrent, comment ne pas voir que la réponse à tous les pourquoi est là, d’ores et déjà présente ?

Aujourd’hui, je sais que la vie n’a rien à voir avec les contes de fées. Que la personne aimée ne peut pas nous apporter tout ce que nous n’avons pas eu. Qu’il ne suffit pas de se donner du mal et de faire son devoir.

Les efforts et la volonté n’ont rien à voir avec l’amour. Au contraire. Si nous faisons tout pour l’arracher, tôt ou tard la personne que nous aimons finit par nous reprocher ce que nous avons fait. Une liste interminable de tout ce que nous avons dit, prétendu, espéré, voulu, déploré.

Et alors nous ne savons plus ni quoi dire, ni quoi prétendre, ni quoi espérer, ni quoi vouloir, ni quoi déplorer.

On reste seule avec ses peurs. Seule avec une autre liste, elle aussi sans fin, pleine de questions sans réponses.

Qu’aurais-je pu faire de plus ? Qu’est-ce que je n’ai pas compris ?

Aujourd’hui, je sais que la vie n’a rien à voir avec les contes de fées. Le “à tout jamais” de l’amour ressemble à celui du lapin blanc d’Alice aux pays des merveilles : il ne dure qu’un instant.

Cet instant durant lequel on se rencontre et on se fait plein de promesses. Cet instant durant lequel elle ou lui glissent au fond de ce vide que nous avons en nous. Cet instant qui peut durer toute la vie, “jusqu’à ce que la mort nous sépare”, vraiment “à tout jamais”. Mais seulement à condition de reconnaître que personne ne peut tenir ses promesses.

“Tu as donc fini par donner raison à ton père ? me demande Francesca, mon amie d’enfance, qui, cette fois, ne voit pas où je veux en venir.

– Quel rapport ? Je n’ai pas renoncé à l’amour, moi.

– Mais de quel amour parles-tu ?

– De celui qui te tombe dessus quand tu n’attends plus rien. Et lui, il se glisse soudain dans ton coeur, comme une bombe à retardement.

– Lui qui ? Le Prince charmant ?”
Source : LePoint.fr


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